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  • Tony Blair, mercenaire post-colonial et architecte du désastre palestinien

    Alors que la bande de Gaza gît sous les ruines d’un conflit d’une intensité inédite, l’Occident cherche déjà ses figures de “réconciliation”. L’une d’elles revient inlassablement : Tony Blair, ancien Premier ministre britannique, vétéran du centrisme néolibéral, conseiller en géopolitique reconverti, et désormais promoteur de solutions “post-conflit” pour la Palestine. Mais que vient faire ce pompier pyromane au chevet d’une région dont il a contribué à la mise à feu ?

    Il faut avoir la mémoire bien courte – ou l’hypocrisie bien rodée – pour imaginer que Tony Blair puisse incarner un quelconque espoir de paix ou de justice pour le peuple palestinien. Co-architecte de la guerre illégale en Irak, complice de la stratégie du “choc et effroi” menée par George W. Bush, il incarne cette génération de dirigeants occidentaux qui ont troqué les principes du droit international contre les dogmes du marché et de la puissance militaire.

    Sous le masque du modéré, Blair a été l’un des chefs d’orchestre d’un désastre aux répercussions régionales dévastatrices : chaos étatique, montée du fondamentalisme, déstabilisation géopolitique à grande échelle. Il est l’un des responsables directs de la militarisation du monde arabe et du discrédit profond de la parole occidentale sur les questions de souveraineté ou de démocratie.

     Envoyé spécial du Quartet pour le Moyen-Orient (2007–2015), Tony Blair n’a rien obtenu : ni levée du blocus sur Gaza, ni avancée politique notable pour les Palestiniens, ni amélioration durable des conditions de vie sous occupation. Il s’est contenté de promouvoir un agenda technocratique de développement économique vidé de tout contenu politique, comme si l’on pouvait “moderniser” la Palestine tout en niant ses droits fondamentaux.

    Sa vision post-Gaza ne diffère guère. Elle consiste à effacer les racines coloniales du conflit – occupation, dépossession, apartheid – au profit de concepts creux comme “stabilité régionale” ou “bonnes pratiques institutionnelles”. Il s’agit, une fois encore, de proposer une paix sans justice, une reconstruction sans mémoire, une “solution” imposée d’en haut, pensée dans les capitales occidentales, validée par Tel Aviv, et appliquée sur un peuple toujours privé de sa voix.

    Mais Tony Blair n’est pas seulement un idéologue de la paix néolibérale : il est aussi un mercenaire post-colonial. Depuis son départ de Downing Street, il a fait fructifier son réseau d’influence à travers des missions de conseil lucratives pour des régimes autoritaires, des monarchies pétrolières et des multinationales avides de contrats dans les pays “fragiles”. Il est devenu l’incarnation même de cette caste d’experts qui, sous couvert d’assistance, perpétuent les logiques de domination, de prédation et de contrôle.

    Le problème, ici, n’est pas uniquement Tony Blair. Il est aussi le symbole d’une politique occidentale cynique, qui refuse de reconnaître sa propre responsabilité dans les conflits qu’elle prétend résoudre. Confier à Blair un rôle dans le “post-Gaza”, c’est acter une fois de plus le refus de la vérité et le déni de justice. C’est demander à ceux qui ont alimenté l’incendie de reconstruire la maison.

    À l’heure où le peuple palestinien endure une oppression multiforme – militaire, économique, médiatique – il est urgent de désigner les vrais artisans de l’échec. Tony Blair en fait partie. Non pas comme témoin impuissant, mais comme acteur central. Il est temps de le disqualifier moralement et politiquement. De lui refuser ce rôle de consultant post-colonial déguisé en faiseur de paix.

    La gauche, si elle veut rester fidèle à ses principes internationalistes et anticolonialistes, doit rompre définitivement avec ces figures toxiques qui ont travesti les mots de justice et de paix pour mieux servir les puissances dominantes. Tony Blair n’est pas une solution : il est le visage blanchi du problème.

  • Comme des enfants adultes…

    Lorsque je revois ces images de jeunes faisant la fête sous un plafond en feu, choisissant le seul moyen à leur portée pour rendre l’urgence supportable — leur téléphone portable et le monde virtuel auquel il donne accès — je ne peux m’empêcher d’y voir un miroir troublant de notre monde adulte.
    Un monde tenu à distance, observé depuis une bulle numérique, artificielle, rassurante dans son irréalité.

    Car lorsque je vois notre monde brûler et des foules applaudir le pompier pyromane par réseaux sociaux interposés, enfermées dans un univers d’émotions prémâchées, de haine de l’autre et de renoncements à la raison, je dois bien admettre que nous ne sommes pas si différents de ces jeunes coincés dans un bar à Crans-Montana un soir de Nouvel An.

    Nous assistons à une attaque sans précédent contre ce qu’il reste de démocratie et d’État de droit, et nous en remettons les clés sans sourciller à un pédophile, voleur et violent, comme si rien de tout cela n’était problématique. Comme si notre système de valeurs n’était qu’une posture creuse, un décor de façade.
    Les mots pédophilie et génocide semblent avoir perdu toute capacité à choquer, tout comme la violence réelle et criminelle qu’ils recouvrent. Ils sont relégués à une sphère virtuelle, déconnectée du réel, entretenue par une élite qui ne conçoit la démocratie que comme le mode d’exploitation le moins contraignant pour des desseins agressifs et foncièrement totalitaires.

    Le capitalisme, lui, révèle et exacerbe ce que l’être humain a de plus vil. La mise en concurrence qu’il impose commence avant même la naissance. Trouver une place en crèche devient le premier stress compétitif des parents — et de l’enfant à venir.
    Ce stress maternel, transmis intégralement par le cordon ombilical, façonne déjà le futur petit citoyen capitaliste, conditionné à la concurrence avant même de savoir respirer seul. Il n’est donc pas excessif d’affirmer que le sous-financement chronique de l’éducation contribue directement à amplifier cette logique et les comportements égoïstes qui en découlent.

    Très tôt, nous apprenons à jouer des coudes, à nous imposer par tous les moyens disponibles pour obtenir le droit de grandir, d’apprendre, d’exister — quitte à ce que d’autres en soient privés.
    Cette réalité n’est ni le fruit du hasard ni de la malchance : elle résulte de décisions politiques et économiques délibérées, conçues pour nous opposer les un·e·s aux autres et faire prospérer une société qui exclut structurellement les « moins chanceux », souvent les moins dotés matériellement.

    De cette concurrence permanente naît la peur : peur de perdre son emploi, son logement, ses prestations sociales — une peur qui se mue aujourd’hui en peur de l’autre.

    Diviser pour mieux régner.

    Le capitalisme s’inscrit dans la continuité logique d’un monde patriarcal et suprémaciste. L’exploitation violente par la classe possédante ne peut prospérer que dans un ordre masculin dominant, où les femmes sont réduites au statut de marchandises exploitables.
    Et parce que la force brute seule n’a jamais suffi à assurer une domination totale, le mâle dominant a inventé les religions monothéistes, transposant au monde spirituel les mêmes logiques d’exploitation et de soumission. Les femmes y sont exclues des sphères décisionnelles, cantonnées au rôle de servantes écarlates, reproductrices dociles et obéissantes.

    Malgré ce que l’on a tenté de nous faire croire, la religion n’a jamais été le socle de nos valeurs morales ; elle fut avant tout un instrument de pouvoir — de l’homme sur la femme, et de l’homme sur tous ceux qui pensent hors du cadre imposé par la classe dominante.

    Si je reviens ici aux fondements du système capitaliste, c’est parce que l’alliance entre violence étatique et instrumentalisation de la peur — perfectionnée par les religions — constitue l’un des outils de domination les plus efficaces et les moins coûteux jamais conçus.
    La promesse du paradis, la menace de l’excommunication, du bûcher ou de l’exclusion sociale ont permis à l’Église de se maintenir au sommet de la chaîne de pouvoir, notamment grâce à un système de délation institutionnalisée — la confession étant sans doute le premier service de renseignement de l’histoire.

    Aujourd’hui, les géants de la tech, alliés à une poignée de méta-milliardaires, ont remplacé les têtes couronnées, et les réseaux sociaux ont pris la place des religions.
    La peur reste le moteur central de la domination. La gestion politique désastreuse et alarmiste d’une crise sanitaire mondiale a poussé ce levier à son paroxysme, vidant une grande partie de l’humanité de sa capacité à apprivoiser la peur, la rendant omniprésente et toute-puissante.

    Les séquences guerrières et génocidaires qui ont suivi n’ont fait qu’aggraver le sentiment d’impuissance collective et nourrir le désir d’un retour à l’ordre, à la stabilité, à la simplicité.
    Au point de rendre beaucoup prêts à accepter n’importe quel sauveur autoproclamé promettant calme et sécurité — fût-ce au prix de la violence et de l’abandon de notre souveraineté.

  • Le monde sans coup d’État : comment le pouvoir privé remplace silencieusement la démocratie

    Il n’y a pas eu de coup d’État.
    Pas de chars, pas de généraux en uniforme, pas de suspension officielle des libertés publiques. Et pourtant, un basculement est en cours. Lent, méthodique, presque invisible. Un glissement du pouvoir démocratique vers des acteurs privés dont l’influence dépasse désormais celle de nombreux États.

    Ce changement n’a pas été imposé par la violence directe, mais par l’argent, la dépendance et l’infrastructure. Il ne s’annonce pas comme une rupture, mais comme une modernisation. Il ne se revendique pas comme un renversement de l’ordre démocratique, mais comme une adaptation au monde contemporain. C’est précisément ce qui le rend si difficile à nommer — et si dangereux à contester.

    Dans l’imaginaire démocratique, le pouvoir émane du peuple, s’exerce à travers des institutions élues, et se limite par le droit. Or, dans la réalité contemporaine, les décisions les plus structurantes — celles qui façonnent nos économies, nos usages, nos cultures, nos calendriers, nos corps parfois — sont de plus en plus prises en dehors de ce cadre.

    Elles le sont par des multinationales, des fonds d’investissement, des plateformes numériques, des organisations privées globales. Leur légitimité ne repose pas sur le suffrage, mais sur leur capacité à financer, à connecter, à rendre indispensable. Le vote subsiste, mais il pèse de moins en moins face à des acteurs capables de déplacer des milliards, de reconfigurer des secteurs entiers, ou de rendre invisible ce qui ne se conforme pas à leurs règles.

    Le sport, et en particulier le football, offre un terrain d’observation privilégié de cette transformation. La FIFA, sous la présidence de Gianni Infantino, est devenue bien plus qu’une fédération sportive. C’est aujourd’hui un acteur géopolitique à part entière, capable de négocier directement avec des chefs d’État, d’imposer ses calendriers aux ligues nationales, de redistribuer richesses et reconnaissance internationale.

    La Coupe du monde n’est plus seulement un événement sportif planétaire : elle est un outil de soft power, un instrument diplomatique, parfois un moyen de réhabilitation symbolique pour des régimes autoritaires. Cette évolution n’est pas accidentelle. Elle révèle une logique plus profonde : dans un monde où l’argent circule plus vite que la loi, celui qui finance dicte les conditions.

    La question démocratique — consultation des populations, débat public, impact social — devient secondaire. Ce qui compte, c’est la capacité à investir, à sécuriser, à garantir la rentabilité.

    Ce que le sport rend visible de manière frontale, la technologie l’a accompli à une échelle bien plus large et plus intime. Les grandes plateformes numériques n’ont pas seulement conquis des marchés. Elles ont redéfini les conditions mêmes de l’existence sociale.

    Aujourd’hui, exister politiquement, économiquement ou culturellement suppose une visibilité algorithmique. Ne pas être référencé, partagé, recommandé, c’est disparaître. Cette dépendance n’a jamais été débattue démocratiquement. Elle s’est imposée par l’usage, puis par la nécessité.

    Ce que l’on peut qualifier de coup d’État de la tech ne s’est pas fait par la force militaire directe, mais par une combinaison redoutablement efficace : centralisation des infrastructures, captation des données, dépendance économique, et, en dernier ressort, protection par les États eux-mêmes, devenus dépendants de ces acteurs privés pour leur sécurité, leur communication et leur stabilité.

    La force armée n’a pas disparu. Elle s’est simplement alignée sur la préservation de l’ordre économique dominant.

    Dans ce nouveau paysage, la règle n’est plus débattue : elle est intégrée dans des conditions générales d’utilisation, des règlements internes, des architectures techniques. Elle ne s’amende plus par le vote, mais par la capacité à investir, à influencer, à racheter.

    L’introduction de la VAR dans le football est révélatrice. Présentée comme un progrès d’équité, elle incarne aussi une logique plus large : réduire l’incertitude humaine pour sécuriser l’investissement. Rendre le jeu plus prévisible, plus assurable, plus compatible avec les attentes du capital global.

    Cette logique traverse désormais l’ensemble de nos sociétés : automatisation des décisions, délégation de fonctions régaliennes à des prestataires privés, financiarisation des biens communs. La démocratie n’est pas abolie ; elle est contournée.

    Ce qui frappe, c’est l’absence de rupture visible. Les institutions sont toujours là. Les élections ont toujours lieu. Les discours officiels continuent de célébrer la liberté et l’État de droit.

    Mais le centre de gravité du pouvoir s’est déplacé.

    Les décisions qui engagent l’avenir — environnementales, technologiques, culturelles, sociales — sont de plus en plus prises hors du champ démocratique. Dans des conseils d’administration, des forums économiques, des accords opaques. Le citoyen vote, mais constate que l’essentiel se décide ailleurs.

    Ce n’est pas la fin de la démocratie. C’est peut-être pire : sa cohabitation pacifiée avec un pouvoir qui la dépasse.

    La défiance croissante envers les institutions, la montée des radicalités, le rejet des élites ne sont pas des accidents. Ils traduisent une intuition largement partagée : celle que le vote ne suffit plus à peser sur le réel.

    Quand le citoyen comprend que son avenir dépend davantage d’un algorithme, d’un fonds d’investissement ou d’une organisation privée internationale que de son parlement, le contrat démocratique se fissure.

    Le problème n’est pas que le privé existe, innove ou investisse.
    Le problème est qu’il gouverne sans mandat.

    Le glissement actuel n’est ni une fatalité technologique ni une nécessité économique. C’est un choix politique, rarement assumé, presque jamais débattu. La question n’est donc pas de savoir si ce monde est efficace ou moderne, mais s’il est encore gouverné par des règles communes — ou déjà par des intérêts privés devenus systémiques.

    Et surtout : qui, demain, aura encore le pouvoir de dire non ?